Il existe un moment où je devrais probablement être placée sous surveillance rapprochée, privée de carte bancaire, éloignée de tout formulaire d’inscription et empêchée de prendre la moindre décision engageant les six prochains mois de ma vie.
Ce moment arrive généralement juste après une très bonne nouvelle.
On parle souvent du TDAH et de l’impulsivité qui lui est lié, comme d’un problème qui surgit sous le coup de la colère, de la frustration ou du stress. On imagine quelqu’un qui répond trop vite, claque une porte, achète quelque chose sur un coup de tête ou prend une décision qu’il regrettera quelques heures plus tard. Chez moi, il existe une autre version beaucoup plus sournoise qui apparaît quand je suis contente.
Très contente.
Beaucoup trop contente pour disposer normalement de mes fonctions décisionnelles.
À cet instant précis, quelque part dans mon cerveau, un hamster reçoit une dose massive d’enthousiasme, enfile ses baskets et commence à courir dans sa roue comme s’il essayait d’alimenter électriquement toute l’Île-de-France.

Dans ces moments-là, il ne faut surtout pas imaginer une sorte de révélation lumineuse où toutes les idées s’organisent parfaitement et où je deviens soudain capable de voir quinze étapes en avance. C’est beaucoup moins élégant.
Il faudrait plutôt imaginer une foule immense enfermée dans une salle qui se met à hurler, plusieurs personnes lèvent les bras, certaines courent vers la droite, d’autres partent vers la gauche, une partie du groupe essaie de passer par la même porte, quelques individus se percutent et il y en a forcément un qui se prend les pieds dans le tapis avant d’entraîner trois autres personnes dans sa chute. Personne ne sait exactement pourquoi il court, mais puisque tout le monde court, personne n’envisage sérieusement de s’arrêter.
Au milieu de cette foule se trouve bien entendu le hamster, qui n’a absolument aucune compétence particulière pour gérer la situation mais qui participe avec un enthousiasme remarquable. Il ne dirige rien, il ne coordonne rien et il ne possède aucune stratégie secrète. Il court simplement avec les autres parce qu’il a visiblement conclu que l’agitation générale nécessitait sa participation immédiate. Je pourrais presque l’imaginer avec une petite feuille dans les pattes sur laquelle seraient écrites douze idées différentes, dont huit n’ont déjà plus aucun rapport avec la bonne nouvelle de départ.
Il y a une sorte d’embouteillage mental où les pensées ne circulent plus vraiment les unes après les autres, mais apparaissent toutes en même temps en essayant de prendre la priorité. À cet instant, mon cerveau ne ressemble plus à une salle de réunion, mais à une sortie de concert où tout le monde essaie de rejoindre sa voiture en même temps.
Le problème n’est pas forcément que toutes ces idées soient mauvaises. Certaines sont excellentes et méritent réellement d’être explorées. Le problème vient plutôt du fait qu’elles arrivent dans un état où mon cerveau semble incapable de leur attribuer des niveaux de priorité différents. Une idée intéressante peut alors prendre exactement la même place qu’une idée essentielle, tandis qu’une possibilité qui pourrait attendre six mois réclame le même traitement qu’un problème qui devrait être réglé dans la journée. Tout semble urgent simplement parce que tout est intense.
C’est dans ces moments là que l’impulsivité est compliquée à repérer, parce qu’on associe facilement les mauvaises décisions à des émotions négatives alors qu’une émotion positive peut également mettre le cerveau dans un état où réfléchir calmement devient beaucoup plus difficile. Lorsque je suis en colère ou très stressée, je peux au moins me dire que ce n’est probablement pas le meilleur moment pour prendre une décision importante. Lorsque je suis ravie, pleine d’idées et traversée par une énergie énorme, cette prudence arrive beaucoup moins naturellement, alors même que mon cerveau vient de transformer une bonne nouvelle en vaste mouvement de foule.
Dans l’idéal, c’est justement là que je ne devrais rien faire de décisif. Je devrais pouvoir constater que le hamster vient d’enfiler ses baskets, reconnaître que la foule est déjà en train de courir et décider calmement que toute action importante attendra. Sur le papier, cette méthode paraît d’une simplicité presque insultante. Dans la réalité, lorsque le cerveau est déjà en pleine ébullition, se rappeler qu’il faudrait ne rien décider demande précisément le calme mental qui vient de disparaître.
Je sais parfaitement, lorsque je réfléchis à froid, qu’une idée intéressante restera probablement intéressante demain et qu’une bonne nouvelle ne perdra pas sa valeur parce que je n’ai pas pris immédiatement cinq décisions à son sujet. Pourtant, lorsque l’excitation arrive, mon cerveau fonctionne comme si quelque chose allait se refermer si je n’agissais pas assez vite. Une opportunité devient soudain urgente, une idée doit être développée immédiatement, une possibilité mérite déjà des recherches et une simple envie commence à ressembler à un projet en cours alors qu’elle n’existait même pas la seconde d'avant.
Je trouve d’ailleurs assez révélateur de constater que cette agitation concerne rarement une seule chose. Si quelque chose de positif arrive dans un domaine, le cerveau ne reste pas gentiment dans ce domaine. La foule a commencé à courir et, puisqu’elle est lancée, elle embarque tout ce qu’elle trouve sur son passage.
C’est pour cette raison que je pense parfois au scénario du loto, qui représente probablement l’épreuve ultime pour ce type de cerveau. Imaginons que je gagne réellement une somme énorme, le genre de montant qui modifie immédiatement toutes les possibilités matérielles d’une vie. Aujourd’hui, tranquillement installée devant cette idée hypothétique, je sais exactement ce qu’il faudrait faire. Il faudrait sécuriser le ticket, suivre les démarches nécessaires, rester discrète, éviter toute décision importante et surtout laisser passer suffisamment de temps pour que mon cerveau comprenne réellement ce qui vient de se produire.
Je connais néanmoins suffisamment mon fonctionnement pour savoir que la théorie risque de rencontrer quelques difficultés pratiques. Le hamster ne va probablement pas apprendre la nouvelle, s’asseoir calmement avec un carnet et décider que nous reverrons la question la semaine suivante. Il va partir immédiatement en courant au milieu de la foule, tandis qu’une partie de mon cerveau pensera à une maison, une autre à un voyage, une troisième à la manière d’aider mes proches, une quatrième à un projet professionnel, une cinquième à des investissements et une sixième tentera désespérément de rappeler aux autres qu’il serait peut-être intelligent de ne rien faire pendant quelques jours. Cette sixième partie risque malheureusement de se faire renverser dans le couloir avant d’avoir terminé sa phrase.
Le plus inquiétant dans ce scénario n’est d’ailleurs pas forcément le risque de faire une énorme folie spectaculaire. Je ne pense pas que mon premier réflexe serait nécessairement d’acheter un yacht rose ou un château avec douze tourelles. Le danger pourrait être beaucoup plus banal et donc plus difficile à repérer. Je pourrais prendre rapidement plusieurs petites décisions qui me sembleraient parfaitement raisonnables séparément, commencer à faire des promesses, lancer des projets, annoncer des choses ou engager de l’argent parce que chaque action, prise isolément, aurait l’air tout à fait défendable. C’est seulement en prenant un peu de recul que l’on verrait que le hamster a réussi à signer quinze petits contrats pendant que personne ne surveillait la sortie.
C’est probablement ce que j’aimerais réellement apprendre à apprivoiser. Je ne cherche pas à devenir une personne parfaitement posée qui reçoit une bonne nouvelle en hochant légèrement la tête avant de reprendre son thé. Je n’ai pas envie non plus de casser cette capacité à m’enthousiasmer, à imaginer beaucoup de possibilités ou à faire rapidement des connexions, parce que cette partie de mon fonctionnement participe aussi à ma créativité. Ce que j’aimerais construire, c’est simplement un espace entre le moment où quelque chose déclenche cette énorme accélération intérieure et celui où je transforme une pensée en action réelle.
Dans cet espace, je pourrais parfaitement laisser les idées arriver. Je pourrais les écrire, les enregistrer, les regarder se multiplier et même laisser le hamster courir autant qu’il veut, tant qu’aucune de ces pensées ne reçoit automatiquement le droit de devenir une décision. Mon cerveau fonctionnera probablement toujours avec beaucoup d’intensité lorsqu’une chose me passionne ou qu’un événement positif ouvre soudain de nouvelles possibilités. L’objectif n’est donc pas de transformer la foule en assemblée générale parfaitement organisée, mais simplement d’éviter qu’elle reparte avec les clés de la voiture.
Je n’en suis pas encore au stade où je peux affirmer que j’ai trouvé la méthode parfaite. Pour l’instant, je commence surtout à reconnaître les signes. Lorsque les pensées se multiplient trop vite, que plusieurs projets commencent à se mélanger, que chaque idée semble urgente et que j’ai envie de transformer immédiatement l’excitation en action, je sais désormais qu’il y a de fortes chances pour que le hamster ait repris sa course. Le réflexe que j’aimerais développer consiste alors à laisser l’agitation passer avant de décider quoi que ce soit qui compte vraiment. En attendant je mange du chocolat et je me répète "Attends demain".
Donc si un jour je joue gagne au loto, cette compétence deviendra probablement très utile. J’espère avoir suffisamment progressé d’ici là pour réussir à ranger le ticket, fermer mon ordinateur et attendre que tout le monde se calme avant de réfléchir à ma nouvelle vie.
Dans le cas contraire, si vous apprenez que j’ai acheté dans les vingt-quatre heures une vieille bâtisse en Espagne avec l’intention d’y installer à la fois une maison d’édition, un refuge pour animaux, un espace de coworking, une bibliothèque d'Alexandrie seconde édition et trois projets dont personne ne comprend exactement le but et le lien, il sera inutile de chercher longtemps une explication.
Le petit hamster hyperactif aura encore réussi à passer devant tout le monde.
