Je parle peu, et très souvent je ne parle pas du tout.
Je n’ai pas développé le langage oral comme la plupart des gens. Pour être franche, je suis même assez limitée verbalement. Je peux m’exprimer, parfois tenir une conversation sur un sujet qui m'interesse, répondre à une question, mais mon langage parlé reste beaucoup moins riche que ce que je suis capable de produire à l’écrit.
Quand j’écris, les mots viennent tout seuls. Les expressions apparaissent, le vocabulaire se précise, les idées prennent de la place et je peux les développer beaucoup plus loin. Je retrouve parfois sur l’écran des mots que je n’aurais jamais pensé à utiliser à voix haute. Et bien souvent quand je me relis plusieurs jours plus tard je me demande "C'est moi qui a écrit ce chef d'oeuvre linguistique ?" 😂 Je plaisante bien sur, mais je suis souvent étonnée d'avoir anchaîné autant de mots "intelligents" à la suite et la richesse de certains développements. Quoi ?! C'est moi qui ai fait ça ?!
Tous ces mots, ils étaient pourtant bien quelque part !
La différence, c’est qu’à l’écrit ils peuvent rester dans ma tête jusqu’au moment où je les pose. Je n’ai pas toute la mécanique de la parole à gérer en même temps.
Parler demande de fabriquer la phrase pendant qu’elle sort, de choisir les mots suffisamment vite, d’articuler, de produire la voix, de supporter l’effort physique que cela me demande et de continuer à suivre ce qui se passe autour. Pendant ce temps, la conversation, cette petite chose très polie, ne s’arrête évidemment pas pour attendre que tout le monde soit prêt.
À l’écrit, je peux laisser ma pensée exister avant de lui demander de sortir.
Je peux revenir sur un mot, laisser arriver une expression, modifier une phrase parce qu’elle ne correspond pas exactement à ce que je voulais dire. Le langage reste intérieur.
Et je crois que cette différence explique énormément de choses sur la manière dont les autres peuvent me percevoir. Si quelqu’un ne me connaît qu’à l’oral, il n’a accès qu’à une version assez réduite de moi parce que la sortie est plus étroite que ce qu’il y a derrière.
C’est un peu comme avoir une immense bibliothèque avec une porte si petite qu’on ne peut sortir qu’un livre à la fois. La bibliothèque n’est pas pauvre pour autant. C’est juste franchement mal fichu pour les déménagements 😅
La parole me fatigue, elle me demande un effort incomenssurable et provoque même chez moi un véritable inconfort physique. Alors forcément, quand je peux transmettre une information autrement ou simplement garder ma pensée pour moi, mon cerveau ne réclame pas spécialement une conférence de presse.
Pourtant, je pense énormément et depuis quelque temps, une question me travaille. Que fait un cerveau qui pense beaucoup mais qui utilise relativement peu la parole pour organiser, développer et transmettre cette pensée ? Continue-t-il simplement à fonctionner comme celui de quelqu’un qui verbalise facilement, avec une fonction «parole» moins performante, ou son développement prend-il progressivement une autre direction ?
C’est là que, pour une raison parfaitement logique dans ma tête, j’en suis arrivée à penser à nos ancêtres qui faisaient cuire leur nourriture.
Oui, nous allons passer de l’autisme au barbecue préhistorique. Tout va bien se passer.

Une histoire de cerveau, de nourriture et de budget
On raconte souvent que l’être humain a pu développer un cerveau beaucoup plus important lorsqu’il a commencé à cuire sa nourriture. C’est la version extrêmement raccourcie de l’histoire et, pour être précise, il ne s’agissait pas de Cro-Magnon découvrant joyeusement la côte de bœuf grillée. L’utilisation de la cuisson pourrait remonter beaucoup plus loin dans l’évolution humaine, et son rôle exact dans l’augmentation de la taille du cerveau reste discuté.
Cepandant, l’hypothèse défendue par Richard Wrangham repose sur un mécanisme très intéressant. La cuisson facilite la mastication et la digestion de nombreux aliments et peut augmenter l’énergie nette que nous en retirons. Un organisme qui obtient davantage d’énergie de sa nourriture peut supporter des tissus particulièrement coûteux, et notre cerveau est précisément un organe qui adore dépenser sans regarder son compte bancaire.
Les chercheurs ont longtemps proposé l’idée d’un arbitrage énergétique entre différents organes, notamment entre un système digestif coûteux et un cerveau coûteux. La version stricte de cette « expensive-tissue hypothesis » n’a pas résisté telle quelle aux comparaisons réalisées chez de nombreux mammifères. En revanche, l’idée plus générale selon laquelle un gros cerveau impose des contraintes énergétiques et nécessite des adaptations permettant de financer son fonctionnement reste tout à fait pertinente.
Et c’est précisément ce principe qui m’intéresse et non pas la viande.
Enfin, j’aime bien manger, mais ce n’est pas le sujet.
Ce qui m’intéresse, c’est qu’un organisme ne dispose pas de ressources infinies et que son développement résulte aussi de la manière dont ces ressources sont utilisées.
Et si on appliquait cette idée au développement d’un cerveau ?
Je me suis alors demandé ce qu’il pouvait se passer lorsqu’un cerveau se développe avec une fonction qui demande énormément d’effort.
Chez moi, parler coûte cher.
Je ne parle donc pas autant que la plupart des gens. Cela ne signifie évidemment pas que mon cerveau économise quelques calories de conversation pour les transférer gentiment dans une autre case avec un virement intitulé « intelligence supplémentaire ».
Le fonctionnement cérébral est infiniment plus complexe.
En revanche, pendant toutes ces heures où je ne parle pas, mon cerveau continue d’apprendre.
Il observe le monde, traite des informations, compare ce qui arrive avec ce qu’il connaît déjà et construit des représentations. Depuis l’enfance, il doit aussi trouver des moyens efficaces de comprendre sans nécessairement passer par une verbalisation permanente.
Et un cerveau apprend beaucoup par l’usage.
Les réseaux que nous sollicitons fréquemment se renforcent, les stratégies efficaces deviennent de plus en plus automatiques et l’expérience influence la manière dont le cerveau se développe. La plasticité cérébrale peut même conduire à des réorganisations spectaculaires lorsque certaines voies sensorielles sont absentes ou très différentes.
Alors voici une de mes nombreuses questions : « Est-ce que les autistes développent des super-pouvoirs pour compenser leurs difficultés ? » 🧐
Ou plutôt "La manière d’accéder au monde peut-elle modifier progressivement les compétences que le cerveau entraîne le plus ?"
Peut-être regardons-nous le handicap comme une pièce manquante
Nous avons une drôle de tendance à imaginer le développement humain à partir d’un modèle standard.
Un cerveau se développerait normalement, puis l’autisme ajouterait quelques difficultés ici ou là. La communication fonctionne moins facilement, les interactions sociales peuvent demander davantage d’effort, certaines perceptions deviennent envahissantes, et nous dressons tranquillement la liste de tout ce qui s’écarte du fonctionnement attendu.
Mais un cerveau qui se développe différemment depuis l’enfance n’est probablement pas un cerveau standard auquel on aurait simplement désactivé quelques options dans les paramètres.
Tout le système grandit avec ces particularités.
Imaginez deux enfants dont l’un utilise constamment la parole pour réfléchir, raconter, demander, négocier, reformuler ce qu’il vient de comprendre et obtenir des informations auprès des autres. Pendant des années, cette voie est sollicitée quotidiennement des milliers de fois.
L’autre enfant pense beaucoup mais parle peu parce que la parole lui demande un effort considérable. Il doit tout de même comprendre son environnement, apprendre et résoudre des problèmes. Son cerveau s’entraîne donc avec ce qui lui est le plus accessible.
Vingt ans plus tard, il serait finalement assez étonnant que ces deux trajectoires produisent exactement les mêmes habitudes cognitives.
La plasticité cérébrale nous montre déjà que le cerveau sait faire cela
Nous savons que le cerveau peut redistribuer ses fonctions de manière impressionnante.
Nous savons que chez certaines personnes aveugles de naissance, par exemple, des régions cérébrales généralement impliquées dans le traitement visuel peuvent être recrutées pour d’autres fonctions. Cela ne transforme évidemment pas une personne aveugle en super-humaine (sauf Daredevil) et cela ne signifie surtout pas que l’autisme fonctionne sur le même modèle.
L’intérêt de cet exemple est ailleurs. Il démontre que notre cerveau ne possède pas à la naissance un plan de bureaux définitif avec une plaque sur chaque porte indiquant «vision», «langage» ou «toucher», interdiction formelle de déménager.
Il s’organise avec ce qu’il reçoit et avec ce qu’il utilise.
Alors, une voie particulièrement coûteuse ou moins utilisée pendant le développement pourrait-elle laisser davantage de place fonctionnelle à d’autres stratégies ? Certaines de ces stratégies pourraient-elles être tellement utilisées qu’elles finissent par devenir remarquablement performantes ?
À ma connaissance, personne ne peut aujourd’hui tracer une flèche scientifique propre entre « cette personne parle peu » et « son cerveau a développé cette compétence particulière ».
Mais je trouve que la question mérite mieux qu’un haussement d’épaules, et pas seulement parce que c'est la mienne.
Le silence donne une illusion assez trompeuse
Quand quelqu’un parle peu, nous avons accès à très peu de sa pensée.
Les autres humains peuvent seulement observer ce que la personne réussit à transformer en comportement compréhensible pour eux. Or ces humains sont particulièrement doués pour prendre ce petit échantillon et en faire une conclusion générale.
Une personne explique difficilement quelque chose et ils imaginent qu’elle l’a mal compris. Elle répond par quelques mots et ils simplifient leur propre langage. Elle ne parvient pas à justifier une réponse et ils supposent que son raisonnement était insuffisant.
Chez les personnes autistes peu verbales, plusieurs études ont justement montré que les performances intellectuelles peuvent dépendre énormément de la façon dont elles sont évaluées. Certains outils exigeant davantage de langage ou certaines formes de réponse peuvent sous-estimer leurs capacités par rapport à des évaluations qui s’appuient davantage sur leurs moyens d’accès à l’information.
(Cela devrait au minimum nous apprendre à être prudents.)
La quantité de pensée contenue dans un cerveau n’est pas proportionnelle au nombre de décibels produits par sa bouche. Heureusement, sinon certaines réunions professionnelles constitueraient une preuve scientifique de génie collectif, et nous savons tous que ce serait audacieux.
Je ne manque pas de pensée, je manque parfois de sortie
C’est probablement ce qui décrit le mieux mon expérience.
La pensée peut être parfaitement présente sans que j’aie envie ou la capacité de la développer oralement.
Il m’arrive aussi de connaître une réponse sans réussir à expliquer immédiatement comment je l’ai obtenue. Ce phénomène m’a énormément handicapée à l’école, parce qu’un enseignant ne pouvait évidemment pas mettre « elle a l’air très sûre d’elle » dans la colonne justification. Non, je devais expliquer mon raisonnement.
Le problème est que mon cerveau ne me fournit pas toujours le raisonnement sous forme de récit. Il travaille sans m’envoyer le compte rendu détaillé final.
J'ai donc une conclusion dont je dois ensuite retrouver la fabrication et cette difficulté m’a longtemps fait penser qu’il me manquait quelque chose.
Mais aujourd’hui, je me pose la question inverse. Et si mon cerveau avait appris depuis très longtemps à traiter certaines informations d’une manière qui rendait justement leur verbalisation secondaire ?

Handicap d’un côté, talent de l’autre… vraiment ?
On aime beaucoup chercher des compensations. Et moi la première.
Je rencontre une difficulté, alors je trouve rassurant d’imaginer que la nature m'a donné quelque chose en échange. Je ne parle pas beaucoup, mais j'ai reçu une mémoire exceptionnelle. Voilà, les comptes sont équilibrés, merci de votre visite.
Mais la biologie fonctionne rarement avec une comptabilité aussi élégante.
Je trouve beaucoup plus intéressant d’imaginer que certaines difficultés et certaines aptitudes puissent parfois être les conséquences d’une même trajectoire de développement.
Une manière particulière de traiter énormément d’informations peut devenir envahissante dans certaines situations et extrêmement performante dans d’autres.
Un cerveau qui utilise peu la parole pour soutenir sa pensée peut rencontrer de sérieux obstacles lorsqu’on lui demande d’expliquer immédiatement ce qu’il sait, tout en ayant énormément entraîné d’autres façons d’organiser l’information.
Il n’y aurait alors rien à « compenser » mais un cerveau qui s’est construit avec ses propres contraintes et qui, forcément, n’a pas développé exactement les mêmes autoroutes que celui du voisin.
Nos ancêtres ont changé leur manière d’obtenir et de traiter l’énergie, et cela a probablement participé à rendre possibles d’autres évolutions, même si les chercheurs débattent encore de la place exacte de la cuisson dans cette histoire. Certains travaux récents considèrent d’ailleurs la maîtrise du feu et la cuisson davantage comme des conditions permettant de soutenir l’augmentation des besoins énergétiques du cerveau que comme leur cause unique.
Mon parallèle s’arrête évidemment là.
Je ne suis pas un Homo erectus et une conversation téléphonique ne se transforme pas en steak tartare dès que je raccroche.
Mais le principe qui m’a amenée à cette réflexion reste le même.
Quand une contrainte change profondément la manière dont un organisme fonctionne, il devient intéressant de regarder ce qui se développe autrement plutôt que de mesurer uniquement ce qui manque.
Alors, qu’est-ce que mon cerveau a développé ?
C’est la question que je me suis posée, évidemment.
Si je pense énormément sans utiliser beaucoup la parole, comment mon cerveau organise-t-il tout ça ? Qu’est-ce qu’il a passé des années à entraîner ?
Et je crois que j’ai trouvé.
Ce matin, je discutais avec mon compagnon du fait que je ne pourrais jamais être coach, malgré toutes les compétences que j’ai acquises au fil des années.
En ce moment, je crois même que je fais un peu de concurrence aux coachs dans une conversation WhatsApp consacrée à l’autoédition. Les gens posent des questions, je réponds, et je me rends compte au passage que j’ai accumulé une quantité assez impressionnante de connaissances dans ce domaine.
Je trouve fascinantes ces personnes qui sont capables d’expliquer aux autres « comment on fait » verbalement, devant plusieurs personnes ou en visio.
Moi, si quelqu’un me demande de prendre tout ce que je sais et d’en faire une méthode bien propre, étape par étape, là… bon courage. Je sais faire mais expliquer comment j’ai appris à faire est une autre histoire.
Cette discution matinale a provoqué un éclair de compréhension, enfin... peut-être.
J’ai couru dans mon bureau demander à ChatGPT :
« J’ai une théorie, je me dis qu’une personne autiste qui a des difficultés pour s’exprimer, comme moi, a peut-être développé d’autres compétences. Son cerveau s’est développé différemment, faisant d’un handicap une force "exceptionnelle" ailleurs. »
En développant cette idée avec l’IA, quelque chose est ressorti. Un truc que j’avais toujours fait sans jamais penser que c’était particulier. Je repère des structures. Des schémas qui reviennent, des logiques cachées, des choses qui « collent » ou qui, au contraire, me gênent immédiatement parce qu’elles ne sont pas cohérentes.
Et là, j’ai commencé à repenser à plein de choses de mon enfance comme... les fleurs ou les cours de maths avec la consigne finale qui tue : "justifiez votre réponse".
Quel rapport entre les fleurs et les équations ? Les mathématiques bien-sur, mais ça c'est un autre article 😜
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En écrivant cet article, je me rends compte que ma fille qui est en train de passer le concours pour être prof, fait quelque chose de très proche tout en étant persuadée d’être « nulle en maths ».
Parce que lorsqu’on passe sa scolarité à entendre « justifiez votre réponse », personne ne nous prévient qu’on peut être très bon pour trouver une structure et absolument catastrophique pour expliquer comment on l’a vue.
La destination ne nous montre pas forcément le chemin. Tout comme Spock, notre cerveau est téléporté de la question à la réponse, mais on ignore comment. Bon la comparaison est pas terrible, Spock est téléporté entièrement et il sait comment... Paix à son âme.
